
(Mieux vaut avoir vu le film , ce qui suit en dévoilant quelques aspects importants)
Aaah...le Japon, ce doux pays en forme de banane (si si, un peu)...ses mangas, sa cuisine...et son cinéma dont on peut régulièrement découvrir ou redécouvrir certaines perles grâce au travail de gentils éditeurs.
Pour ma part, j'ai ainsi pu faire la connaissance il y a quelques mois de Yoshitaro Nomura, via la sortie de deux de ses films chez Wildside. Et bien figurez-vous qu’ils m'ont tellement plu que j'avais envie d'en dire quelques mots rapides, même s'il ne s'agit plus d'une actu toute fraîche.

Commençons avec L'été du démon (Kichiku, 1978), film qui remportera en 1979 les récompenses de meilleur réalisateur et de meilleur acteur (pour Ken Ogata) lors de l'équivalent japonais de nos Césars.
Kikuyo élève seule depuis sept ans les trois enfants qu'elle a eu en secret avec son amant Sokichi, homme marié et imprimeur de son état. Lorsque celui-ci n'est plus en mesure de lui verser chaque mois une pension, Kikuyo se rend à son domicile et lui abandonne les enfants avant de disparaître.

Ne vous fiez ni au synopsys, ni au titre du film; ils sont tous les deux trompeurs.
En lisant le premier, on pourrait s'attendre à une comédie dramatique classique, dans laquelle l'épouse cocufiée et les enfants vont être rivaux, avant de se découvrir, d'apprendre à s'aimer et de former une nouvelle famille (final avec des violons, on verse une petite larme d'émotion, la vie est belle). Que nenni! Nomura choisit ici une approche inédite, inattendue de cette relation, beaucoup plus brutale, beaucoup plus cruelle et pessimiste, mais aussi totalement réaliste.
Quant au titre français du film, il pourrait laisser penser qu’il est ici question de surnaturel, voire d’horreur. Et là encore, que nenni ! Pas au sens "sanglant" du terme en tout cas. Mais une autre horreur, encore plus terrifiante, est présente: une horreur bien réelle, ancrée dans le quotidien, une horreur "domestique", dans le traitement que le couple, en particulier la femme trompée, réserve aux enfants.
Pour autant, cette horreur n’est pas visuelle, ne vous attendez pas à des scènes choc. « L'été du démon » est avant tout un film d'ambiance.
Dès le début, le malaise est installé par une scène en plan large et fixe, dans laquelle la maîtresse raconte à la femme trompée son aventure avec son mari, en présence de celui-ci. Le spectateur (un peu voyeur) ressent une impression de malaise devant cette situation étrange et surréaliste, où une femme en regarde une autre droit dans les yeux pour lui raconter le plus calmement du monde comment elle est depuis plus de sept ans la victime d'une trahison au long cours. Rien que ça. Et sous les yeux du mari s’il vous plaît. L’atmosphère pesante ainsi créée est renforcée d’une part par le décor exigu de l’imprimerie où se déroule la majorité du film, d’autre part par la canicule sévissant durant tout le métrage ; les personnages, en sueur, semblant toujours oppressés.
Cette scène clef sert aussi à nous présenter la réaction de chacun des trois personnages, et ainsi leur principal trait de caractère: une maîtresse cruelle et revancharde, une épouse humiliée (ce qui la poussera à devenir à son tour cruelle et revancharde), un mari faible et honteux.

Par la suite, toute l'ambiance du film résidera dans les non dits, l'atmosphère de danger, la menance qui psèsera perpétuellement sur les enfants. Tout le propos du film est en effet de montrer leur fragilité face au monde et aux décisions des adultes.
Dans la première partie du métrage, ils ne sont jamais filmés comme l'élément central d'une scène, mais toujours dans leur rapport, voire leur dépendance, à l'adulte. C'est toujours ce dernier qui est sur le devant de la scène, tandis que les enfants sont là sans être là. Ils n'apparaissent pas vraiment comme des personnages à part entière, mais plus comme un attribut rattaché à tel ou tel personnage d'adulte. Cela est flagrant dans la scène évoquée précédemment: tandis qu'au premier plan, les adultes discutent, les enfants jouent au second, sans intervenir dans l'action, quand bien même il n'est question que d'eux. Ils sont à la fois l'objet du problème et de la convoitise, et bien qu'ils soient innocents et gentils, ils apparaissent comme un fardeau pour les adultes, et donc constamment menacés.
Les premières scènes centrées sur les enfants, (et donc d’où sont absents les adultes) ne servent qu’à souligner leur abandon, leur fragilité et leur tristesse. Une image symbolique revient d’ailleurs de façon récurrente : celle où un miroir de fête foraine renvoie d’eux une image déformée, comme pour illustrer la menace qui pèse sur eux, comme si ce qu’ils allaient vivre pourraient marquer à jamais des êtres si malléables, si fragiles.
Ainsi donc, les petits ne nous apparaissent que de deux façons : fardeau, ou victime.

Et qui dit victime dit bourreau. Ce rôle est bien sûr tenu par l’épouse trompée. Celle-ci incarne plus que tout autre le démon du titre. Ou plus exactement, elle est en proie à ce démon : le démon de la jalousie, de l’orgueil blessé, le démon de la lâcheté, qui pousse un adulte à s’en prendre à un enfant.
Les rapports des orphelins avec elle sont ainsi tout bonnement terrifiants car elle apparaît constamment menaçante, voire diabolique, songeant au meilleur moyen de se débarrasser d’eux. La musique, inquiétante, est d’une grande efficacité ; dès que le spectateur l’entend, il sait que les enfants sont en danger. L’attente de ce qu’il va découvrir, du sort de ces enfants innocents, est ainsi rendue encore plus stressante. Cette musique contraste avec celle, enfantine, que l’on trouve dans les scènes centrées sur les enfants, et qui vient renforcer l’impression que ceux-ci vivent dans une bulle, un monde différent de celui des adultes, dont ces derniers ne possèdent pas la clef.

Mais, après nous avoir présentés les enfants comme innocents et victimes des adultes, Nomura va nous surprendre à nouveau, en inversant les rôles. Le plus âgés des trois va progressivement refuser sa condition de victime en faisant preuve de ressources insoupçonnées. Un face à face avec le père, mêlant tendresse et méfiance, va alors s’installer sans que l’on ne sache jamais comment interpréter l’attitude du jeune garçon : innocence ou machiavélisme.
Cette réaction de l’enfance, ce désir de prendre en charge son destin, de ne plus être soumis aux adultes, est la seule touche d’optimisme du film. Nomura place ses espoirs en ce jeune garçon, tandis qu’il nous présente les adultes comme égoïstes, cruels, mauvais, calculateurs, soit par orgueil (l’épouse bafouée) soit par lâcheté (le mari). En effet, ce dernier aime sincèrement ses enfants, et malgré cela, totalement soumis à sa femme, il va commettre l’irréparable. Loin de lui accorder des circonstances atténuantes, cela ne rend son geste que plus méprisable.
L’espoir placé en l’enfant est cependant éphémère, puisque celui-ci va inévitablement devenir adulte (si si, c’est comme ça, c’est la nature), et en grandissant, être corrompu par le monde qui l’entoure. La scène où le père raconte comment il a lui-même été victime des agissements de son oncle dans son enfance est à ce titre très explicite. L’adulte et l’enfant nous apparaissant à ce moment comme une même personne, à deux moment de sa vie, l’une encore innocente (ou qui l’a été) l’autre corrompue (ou qui va le devenir).

Le pessimisme de Nomura est renforcé lors de la dernière partie du film : une escapade du père et de son fils en bord de mer. Le but initial de celle-ci est de se débarrasser du petit, mais le spectateur, trompé par ce changement de décor (on quitte la ville, l’imprimerie étroite et la canicule pour de vastes paysages de littoral battu par les vents) et par la journée idyllique que passe les deux personnages, va se prendre à croire que le mari va réussir à se défaire de l’influence de sa femme, et épargner l’enfant. Sa tentative d’acte meurtrier, finalement inévitable au regard de ce qui précède, n’en est que plus choquante.
Le film se clôt sur une scène déchirante où l’enfant, ayant survécu, affirme à la police que l’homme qu’il a en face de lui n’est pas son père. Le regard dur et déterminé du garçon contraste avec celui, implorant et chargé de remords, du père. Cet acte du fils peut être interprété de plusieurs façons. En reniant son père, on peut penser qu’il se libère de la menace que représente celui-ci, ce qui peut laisser espérer qu’il va pouvoir vivre une vie meilleure. On peut aussi y voir une punition qu’il inflige à celui-ci pour le traitement qu’il lui a réservé. Mais on peut également y voir une façon d’épargner son père, puisque en se défaisant de lui, il apporte une solution au problème que lui même représentait.
Quoiqu'il en soit ce final est à nouveau trompeur. Certes, l’enfant se libère de la menace des adultes (pour un temps), mais pour se faire, il est obligé de prendre une décision cruelle, difficile et irrémédiable. En bref, le genre de décision qui vous fait faire un pas de plus vers l’âge adulte…et l’on a vu que Nomura ne tenait pas ce monde en haute estime.

L’été du démon est donc un film à la fois dur et émouvant, ainsi qu’une magnifique description de l’enfance, quand bien même celle-ci adopte un point de vue très pessimiste. Nomura choisit dès le début un traitement surprenant du sujet, et joue avec son spectateur en effectuant des retournements de situation, ou en lui laissant l’espoir d’un retournement de situation. Cet espoir se retrouvera systématiquement trahi, rendant le message du film encore plus douloureux à accepter.
Oh, j’oubliais, « l’été du démon » est adapté d’un roman de Seicho Matsumoto, souvent qualifié de « Simenon japonais », et dont Yoshitaro Nomura fût en quelque sorte l’adaptateur officiel, puisqu’ils ont collaboré ensemble sur huit films. Et parmi ces huit films, on trouve Le vase de sable (Suna no utsuwa, 1974) dont j’essaierai de parler bientôt. Si c’est pas de la transition ça…
Edit: Coincidence, je poste cet article au moment où le cycle cinéma japonais lancé par Wildgrounds bât son plein! Merci donc à Michael d'avoir ajouté ma modeste contribution à tous ces passionants articles!
Plus d'infos sur le cycle ici: http://wildgrounds.com/
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