Début mars, Johnnie To était l’invité de l’Institut Lumière à Lyon, quelques jours après avoir été reçu à la Cinémathèque Française. Ceux qui ont eu la chance d’assister à cet événement ont découvert un artiste chaleureux, humble, ouvert et disponible, dont le nom est à présent inscrit sur fond doré rue du Premier Film, aux côtés des plus grands réalisateurs ayant visité l’Institut. Une nouvelle preuve de la reconnaissance de son talent, après les sélections de « Election » à Cannes en 2005, de « Exilé » et « Mad detective » à Venise en 2006 et 2007, et de son petit dernier « The Sparrow » (à moins que le bonhomme, pour qui le terme productif est un euphémisme, n’ait achevé un nouveau film le temps que je termine cette phrase) à Berlin cette année.
Avec prés de 50 films au compteur, le système To est bien rôdé : au sein de sa société de production Milkyway, il alterne œuvres commerciales et œuvres artistiquement plus ambitieuses, les premières, souvent réservées au marché local, permettant de financer les secondes, distribuées en occident. Ne connaissant moi-même que très peu sa filmographie pré "The Mission", c'est dans la peau du spectateur français moyen, c'est à dire en considérant ses oeuvres distribuées chez nous, que je me pencherai sur ses dernières réalisations.

To s’est fait connaître en France pour ses films de gangsters, et depuis « The Mission », ceux-ci ont montré une grande cohérence, aussi bien thématique que dans le style. Sens du sacrifice, mise en lumière de HK, tendance à l’absurde et à la dérision, utilisation des médias, multitude de personnages, tours de force technique donnant lieu à des scènes d’une incroyable virtuosité, sont autant d’éléments caractéristiques de ses films. Des caractéristiques tellement présentes qu’au fil du temps, et notamment à la sortie d’ « Exilé », certains ont trouvé que le cinéaste commençait à tourner en rond, quand bien même les prouesses visuelles étaient toujours aussi impressionnantes.

Or, avec le recul, « Exilé » pourrait bien s’avérer être un film charnière dans la carrière de Johnnie To, celui par lequel il clôt son « cycle » films de gangsters, ou tout du moins, marque une pause dans celui-ci.. Il n’est en effet pas inexact de dire qu'"Exilé" est un condensé du style et des thèmes chers au réalisateur, et pourrait ainsi être vu comme une sorte d’inventaire. En ce sens, il n’est pas anodin d’y retrouver tous ses acteurs fétiches, ni que le film soit une suite officieuse de « The Mission », son film emblématique en occident. Si l’on en regarde de plus prés le contenu, et en mettant en parallèle la situation du cinéaste avec celle de ses protagonistes, d’autres indices nous annonçaient qu’une page allait se tourner. En effet, les héros d’ « Exilé » se retrouvent pour une dernière mission, et lorsque les choses tournent mal, ils savent immédiatement qu’ils sont en sursis et que la fin est proche. De même, « Exilé » serait-il la dernière « mission » de To ? Les références à Leone, Peckinpah, et au western en général y sont nombreuses. Là aussi, le choix de faire un western déguisé, soit un genre dont l’âge d’or est derrière lui et qui est aujourd’hui moribond, est-il une coïncidence, ou faut-il y voir un symbole ? D’autres éléments pouvaient nous mettre la puce à l’oreille : en plaçant ses personnages dans des situations on ne peut plus triviales, en tournant même parfois en dérision la figure emblématique du gangster, To semblait brocarder gentiment le genre « polar HK », et surtout son propre cinéma. Comme s’il était conscient d’être arrivé à la fin de sa démarche, et de risquer de sombrer dans la caricature en persistant dans ce genre, il prend du recul par rapport à son oeuvre. C’est ici que la filiation avec « The Mission » prend toute son importance : le film était un polar HK pur jus, et le fait qu’ « Exilé » y fasse constamment écho donne plus d’impact à la distanciation opérée. C’est une suite, mais sans en être une ; To poursuit son exploration de l’univers des gangsters, tout en y mettant un terme, au moins provisoire.

Comme il l’a dit lui même lors de son passage à Lyon, le réalisateur ne sait pas de quoi sera fait son prochain film, ni quelle orientation va prendre sa carrière. Toujours est-il que, comme pour confirmer l’impression laissée par « Exilé », ses deux derniers films distribués en France marquent un changement par rapport à ce à quoi il nous avait habitué.
« Mad Detective » est en effet un thriller psychologique teinté de paranormal. L’inspecteur Ho planche sur une affaire de meurtres faisant intervenir l’arme d’un policier disparu. Dépassé, il demande l’aide de son ancien supérieur pour résoudre cette enquête épineuse. Ce dernier, considéré comme fou par la plupart de ses collègues, possède le don de distinguer les différentes personnalités tapies en chacun de nous. Entraîné dans une enquête à la frontière du fantastique, Ho va voir ses certitudes ébranlées…

To réussit à dépasser ce postulat de base somme toute classique en installant une ambiance crasseuse, dérangeante, inquiétante, où se mêlent réalité et apparences, normal et paranormal, jusqu’à ce que le spectateur soit lui aussi désorienté par cette enquête qui est également une incursion dans l’esprit des différents protagonistes.
Le réalisateur aime les histoires mettant en scène des protagonistes multiples, il aime étudier les interactions entre eux, et la scène confrontant dans un même espace ces nombreux personnages, avec points de vue multiples et une tension générale alimentée par la somme des tensions individuelles, est un incontournable de sa filmographie récente (le centre commercial dans "The mission", la scène finale de "PTU", la scène dans le petit parc au début de "Exilé", celle dans le restaurant à la fin de "Triangle"). De « The Mission » à « Triangle », il aura montré qu’il était un réalisateur de « l’extérieur ». Il aime avoir de l'espace et profiter de celui-ci, et même dans les scènes d'intérieur, sa réalisation confère une certaine ampleur à l'action. De même, il s'intéresse aux interactions entre les personnages au sein du groupe, aux rapports entre l’individu et son environnement, donc à ce qui lui est extérieur.

Or « Mad detective » est un film entièrement tourné vers « l’intérieur », vers l’individu, et vers la confrontation de celui-ci, non avec autrui, mais avec ses propres démons. Deux scènes, l’une où le mad detective se fait enfermer dans une valise, l’autre où il se fait enterrer, illustrent bien ce propos. Cette idée de pénétrer à l’intérieur de l’esprit des personnages est une des clefs du film, mais aussi le pivot autour duquel s’articule l’évolution du style de To. Ainsi, si « Mad Detective » marque bien une rupture thématique, le spectateur y retrouve cependant certaines caractéristiques de la réalisation de Johnnie To (notamment les jeux de lumière qui viennent souligner l’ambivalence des apparences). Mais ces caractéristiques évoluent elles aussi, pour s’adapter au sujet traité. Le réalisateur va résoudre de façon finalement logique l’apparente contradiction entre, d’un côté, un style « ouvert », qui requiert de l’espace, et de l’autre côté, une thématique de « l’intérieur ». En effet, quelle meilleure façon de concilier les deux aspects, mais aussi d’évoluer dans la continuité, que de placer sa multitude de personnages dans la tête d’un même protagoniste ! To conserve ainsi des situations qu’il affectionne, tout en se permettant d’explorer un contexte différent. On retrouve le style To, mais adapté à ce passage « à l’intérieur » : une réalisation beaucoup plus sobre, moins ample, comme confinée. Hong-Kong apparaît même « étriquée » : de petites rues sombres, désertes, inquiétantes…rien à voir avec le Hong-Kong de « PTU » par exemple ! Une autre scène, symptomatique de cette évolution, renvoie d’ailleurs à « PTU » : celle où l’on suit la police dans une cage d’escalier, tandis qu’elle investit la planque d’un suspect. Alors que dans « PTU », une scène semblable donnait lieu à un grand moment d’héroïsme outrancier, la réalisation est ici on ne peut plus minimaliste. La plupart des scènes se passent d’ailleurs en intérieur, voire même dans des espaces très restreints, ce qui, couplé à la présence de personnages multiples, donne parfois l’impression d’être à l’étroit (une scène plaçant rien moins que 9 personnages dans les toilettes d’un restaurant, et surtout la scène finale où l’impression d’étroitesse est renforcée par la présence de miroirs). Encore un changement notable après les paysages ouverts de « Exilé » et « Triangle », ou les larges avenues de « PTU ».
Avec « The Sparrow », le changement est encore plus conséquent. L’histoire est celle d’un groupe de quatre pickpockets, qui vont tous se laisser séduire par la même femme, laquelle va leur demander de dérober quelque chose de vitale pour elle.
La magnifique scène d’ouverture ne laisse aucun doute, ce To va surprendre son public occidental : on y voit Simon Yam, dansant et sifflotant, dans une atmosphère très 50’s. Et en effet, cette fois, les références du maître ne sont ni Melville, ni Leone, mais… « les parapluies de Cherbourg » ! « The sparrow », incroyable condensé de légèreté et de bonne humeur, est une comédie intelligente, élégante et poétique, qui lorgne du côté de la comédie musicale et même du ballet, avec des scènes très chorégraphiées et une musique omniprésente (par le français Xavier Jamaux, déjà à ce poste sur « Mad detective ») qui participe à la narration. L’atmosphère, qui évoque parfois les films hollywoodiens des années 40 – 50 et leurs femmes fatales, est empreinte de nostalgie, et c’est sous ce nouvel angle qu’une fois encore, To nous fait (re)découvrir Hong-Kong.

Par rapport à la filmographie récente de To, le changement majeur dans « The sparrow » est le ton du film. Contrairement à « Mad detective », où l’évolution paraît plus réfléchie et dans la continuité de ce qui précédait, ce film semble plus être un moment de détente, un plaisir que s’accorde le réalisateur. Mais qu’on en s’y trompe pas, il s’agit bien d’un film de Johnnie To (et encore un film de groupe !), et en génie de la forme, il nous prouve ici que sa créativité demeure intacte en dehors du cadre du polar. Pour preuve : le ballet de parapluies qui clôt le film, magnifique visuellement et impressionnante techniquement.
Reste à présent à savoir quelle direction va prendre le réalisateur, et s’il choisira de continuer à nous surprendre, ou de revenir vers des choses plus habituelles pour lui. Les dernières rumeurs sur ses projets font état d’un remake du « Samouraï » de Melville, et d’un développement de l’univers de PTU à travers 5 films (4 pour la vidéo, 1 pour le cinéma). Un retour au To que l’on connaît en France donc. Mais après avoir brillamment prouvé qu’il n’était enfermé ni dans un style, ni dans un genre, c’est peu dire que l’on a hâte de découvrir le traitement que le réalisateur réservera à ses nouveaux films.
The sparrow sortira le 4 Juin 2008
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