Accueil Date de création : 17/05/08 / Dernière mise à jour : 31/07/08 13:28 / 4 articles publiés
 

Le court-métrage au Japon  posté le mercredi 30 juillet 2008 11:46

Toujours dans le cadre du cycle "Cinéma Japonais" initié par wildgrounds, je poste ici un interview réalisé lors du Festival International de Clermont-Ferrand, et déja publié sur le site www.asiexpo.com. Il fait partie d'une série de cinq entretiens avec des personnalités du court-métrage en Asie, et visant à donner un panorama de la situation de la discipline dans cette région.

Pour le Japon, ce sont Toshiya Kubo, directeur du Festival du Court Métrage de Sapporo, et Tai Murayama, vice président de MTV Networks Japan, qui ont répondu à nos questions.

Pouvez-vous nous présenter le Festival du Court Métrage de Sapporo ?
Le festival célèbre en septembre son troisième anniversaire. Nous avons trois compétitions : une compétition nationale, une compétition internationale, et une compétition entre réalisateurs. Cette dernière est la particularité de notre festival : on y récompense non pas un film, mais un réalisateur, pour l’ensemble de son travail. Chaque réalisateur décide lui-même des films qu’il souhaite présenter, et c’est sur cette “rétrospective” qu’il est jugé. Nous sommes partis du constat que dans les festivals, c’est le film plus que l’auteur qui est récompensé. Avec cette compétition plus prestigieuse, et bien sûr plus valorisante pour les réalisateurs, nous souhaitons mettre le réalisateur, en tant qu’artiste, en avant. L’idée d’une compétition dédiée aux films et d’une autre consacrée aux cinéastes nous est venue de l’industrie musicale. En quelque sorte, la première compétition présente des singles, tandis que la seconde présente un album complet.
Nous avons également un marché du film conséquent, et nous organisons un maximum de rencontres entre le public et les réalisateurs.

D’où provient l’argent vous permettant d’organiser le festival ?
Nous recevons de l’aide de la ville de Sapporo, et petit à petit, des sponsors privés viennent également nous financer.

Etes-vous satisfait des deux premières éditions ? Ont-elles été un succès ?
Oui, nous sommes assez contents, nous avons plus de 8 000 spectateurs sur cinq jours chaque année. En terme d’affluence, c’est le premier festival de courts métrages au Japon, et le huitième festival de cinéma en général.

Vous pensez qu’il existe un réel intérêt pour le court métrage au Japon ?
Au Japon, le “Short Short Festival” de Tokyo existe depuis une dizaine d’années. Nous travaillons avec eux depuis la seconde édition, en projetant à Sapporo des films primés lors de leur festival. Après 6 ou 7 ans, nous avons donc décidé de créer notre propre manifestation, afin d’avoir un plus grand contrôle sur la programmation, et d’organiser les choses à notre façon, d’être indépendants. Nous savions qu’il existait à Sapporo un public pour le court métrage. De plus, aujourd’hui, les courts métrages sont de plus en plus différents, de plus en plus créatifs, les gens les voient comme quelque chose de nouveau, et il existe une vraie demande, peut être même commerciale, pour ce format. Le marché du film de Sapporo est le seul qui soit consacré aux courts métrages, mais de plus en plus de compagnies (des opérateurs de mobiles, des chaînes de télévision, des compagnies aériennes…) se montrent intéressées.

 

Comment le court métrage est-il perçu au Japon ? Est-il vu comme un hobby, un moyen de se faire la main avant de passer au long, ou au contraire comme une forme d’art à part entière ?
Au Japon, on apprécie les courts métrages, notamment parce qu’en y consacrant le même temps qu’à un long métrage, ils peuvent voir de nombreux styles différents. Le succès est donc là, mais les courts sont plus vus comme une distraction. Pour beaucoup, court métrage signifie amateurisme. Ils ne réalisent pas que certains films, comme “Usavitch” sont produits de façon professionnelle, et que derrière ces trois minutes de film, il y a un énorme travail. Il faut du temps pour qu’une nouvelle discipline soit reconnue comme une forme d’art, et le court métrage n’en est pas encore là au Japon. Je pense que la majorité des réalisateurs de court ont dans l’idée de passer au long dès que possible, et voient surtout ce format comme un entraînement et une façon de montrer leur talent. Le problème est qu’au jour d’aujourd’hui, il n’y a pas beaucoup d’argent dans le court métrage, il est donc difficile d’y faire carrière !

Quel style a le plus de succès dans le court métrage ? Qu’est-ce que le public a envie de voir ?
Il y a là encore un parallèle avec la musique. En général, c’est la mauvaise musique qui se vend le mieux, tandis que la bonne musique ne marche pas très bien (rires). C’est pareil avec les courts : certains sont très bons, mais très difficiles d’accès, et n’ont donc pas vraiment de succès auprès du grand public. Ceci dit, il est important que le genre soit très varié, nous avons besoin de styles différents : des films d’étudiants, de professionnels, de l’animation, des documentaires... tout comme il est important qu’il existe des styles de musique différents !

Pensez-vous qu’il existe une touche japonaise dans les courts métrages ? Un style, ou des thèmes qui reviennent régulièrement ?
Je pense que l’animation est un style typiquement japonais ! Traditionnellement, c’est un genre très populaire au Japon, de plus, il nécessite moins de moyens que les films live. Avec un simple PC, quelqu’un de talentueux est capable de réaliser son court métrage d’animation depuis sa chambre !

J’ai été surpris de constater en sélectionnant les courts métrages pour le festival de Lyon que nous ne recevions finalement que peu de films en provenance du Japon. Beaucoup moins en tout cas que de pays comme la Corée par exemple. Comment l’expliquez-vous ?
Ce n’est qu’une question d’argent. L’industrie du cinéma est en bonne santé en Corée. Ils ont des structures solides, de gros studios, de grandes écoles, et ils réinvestissent leur argent, y compris dans les courts métrages. Le système est très différent au Japon. Il n’existe qu’une école publique, les autres sont des écoles privées onéreuses où il est difficile d’entrer. Pourtant, il est difficile d’accéder aux métiers du cinéma sans passer par ces écoles. C’est un système complexe. Le fait d’aller étudier le cinéma à l’étranger est également limité, car peu de japonais savent parler anglais.

Existe-t-il un réseau, une communauté autour du court métrage ?
Non, pas vraiment. Internet permet aux réalisateurs d’être en contact et de créer un “cyber réseau”, mais tout cela manque de concret. En matière de vie artistique, le Japon est très faible. Il y a peu d’initiatives, de structures de type associatif. Nous faisons la confusion entre art et divertissement. Au Japon, c’est l’aspect commercial qui prime. Pour qu’une forme d’art puisse se développer, il faut aussi qu’elle soit rentable. Le contexte japonais est très particulier. Si le succès est au rendez-vous, l’argent suivra, et ainsi le court métrage pourra plus facilement se développer. C’est pourquoi il est important que des films japonais soient projetés dans les différents festivals internationaux, ou que des gens comme vous s’y intéressent. Si les japonais voient que la production de leur pays suscite l’intérêt à l’étranger, ils vont comprendre qu’il y a là un potentiel économique (rires) !

Qui réalise des courts métrages au Japon ? S’agit-il essentiellement de films réalisés par des étudiants ?
Pour donner un ordre d’idée, disons que 5 à 10 % des films sont réalisés par des professionnels, généralement à des fins commerciales, 30 à 40 % par des étudiants (à titre de comparaison, près de 60 % des courts métrages coréens sont réalisés par des étudiants), et le reste indépendamment par des cinéastes amateurs.

Avant de conclure, pouvez-vous nous dire un mot sur la série “Usavich” ?
C’est une série mettant en scène deux lapins emprisonnés en Sibérie, l’un impassible mais capable de colères impressionnantes, l’autre doux et amateur de danse. Chaque épisode dure 90 secondes et les met dans une situation inédite, racontant de façon humoristique leur vie et leurs relation avec la porte/gardien, avec un poussin qu’ils ont adopté, avec une grenouille sortie de leurs toilettes… La série est produite par MTV Networks Japan, à destination des chaînes de télévision et des opérateurs téléphoniques. Elle compte à ce jour deux saisons, et nous travaillons sur la troisième. J’espère que vous aurez l’occasion de les découvrir bientôt en France !


Propos recueillis à l’occasion du 30e Festival International du Court Métrage de Clermont-Ferrand
Février 2008

Vous pouvez retrouver les autres interviews de cette série (Amir Muhammad pour la Malaisie, Chalida Uabumrungjit pour la Thaïlande, Yuni Hadi pour Singapour et Gina Kang pour la Corée du Sud) sur le site d'Asiexpo: www.asiexpo.com/club , rubrique "interviews".

 

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Mon humble avis sur..."le vase de sable"  posté le vendredi 25 juillet 2008 00:55

 

La police enquête sur le meurtre d’un homme retrouvé dans une gare de Tokyo. Leur seul indice est le mot « Kameda » prononcé avec l’accent du Nord du Japon…

La recette de "L'été du démon" est donc reprise ici (1): Seijo Mutsamoto pour le fond, Yoshitaro Nomura pour la mise en forme. Si dans ce dernier film, la collaboration des deux hommes était "fusionnelle" au sens où il était difficile de discerner l'influence de l'un ou de l'autre sur tel ou tel élément, la situation est ici différente. En effet, une des particularités du "vase de sable" est selon moi d'être divisé en deux parties bien distinctes, chacune portant la marque d'un des deux artistes. Dans la première moitié du film, Nomura se place en retrait, et c'est la patte du romancier que l'on distingue nettement dans cette enquête méticuleuse, où chaque détail compte. Le spectateur est placé d’entrée au cœur de l’investigation, qui rebondit d’une scène à l’autre au rythme des informations glanées. Un certain aspect procédurier, ainsi que le flou dans lequel évolue les inspecteurs, donnent réellement le sentiment d’avancer à leurs côtés sur cette affaire. Le film ravira ainsi les amateurs d’intrigue policière classique (Matsumoto touch), et serait déjà très bon s’il se cantonnait à cet aspect, l’enquête étant également un voyage à travers le Japon, avec une photographie et des décors naturels de toute beauté.

Mais dans la seconde partie, Nomura va dépasser ce simple cadre narratif, se le réapproprier, et surprendre le spectateur en conférant au film une autre ampleur, assez inattendue au regard de ce qui précède. Il va en effet lui donner, au fil de l’explication du crime, une incroyable dimension dramatique, notamment par l’insertion de certains thèmes qu’il affectionne comme la cruauté de l’être humain ou la relation père / fils. Pendant près d’une heure, et quasiment sans dialogues, le drame d’un homme nous est exposé, tandis que, monté en parallèle, celui-ci interprète au piano un concerto inspiré de sa vie, et qui vient donc directement illustrer ce que l’on voit à l’écran. Certes, ce procédé peut paraître facile, artificiel, voire mièvre. Mais il démontre surtout un immense talent de cinéaste, un superbe sens du montage, et il est très difficile de ne pas se laisser émouvoir.

Un film bivalent donc : un romancier, un cinéaste; une partie enquête, une partie drame; une partie qui fait appel à l'intellect, une qui fait appel aux émotions...mais surtout au final, un grand film.

 

(1): Pour parler chronologiquement, entre ces deux films, c'est en réalité dans "l'été du démon" que l'on retrouve la recette du "vase de sable", le premier ayant été tourné en 1978 et le second en 1974. La première collaboration entre les deux hommes remonte quant à elle à 1958 avec "Harikomi".

 

EDIT: Dans le cadre du cycle cinéma japonais, "le vase de sable" est également chroniqué par LATERNA MAGICA, qui souligne notamment l'opposition qu'opère le film entre le Japon traditionnel et le Japon moderne d'une part; le Japon des villes et celui des campagnes d'autre part. Deux thêmes qui confirment le caractère "à double facette" du film.

http://peterpan7bis.spaces.live.com/blog/cns!C1FB58145CFFEBE4!14162.entry

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Mon humble avis sur..."l'été du démon"  posté le jeudi 17 juillet 2008 16:12

(Mieux vaut avoir vu le film , ce qui suit en dévoilant quelques aspects importants)

Aaah...le Japon, ce doux pays en forme de banane (si si, un peu)...ses mangas, sa cuisine...et son cinéma dont on peut régulièrement découvrir ou redécouvrir certaines perles grâce au travail de gentils éditeurs.

Pour ma part, j'ai ainsi pu faire la connaissance il y a quelques mois de Yoshitaro Nomura, via la sortie de deux de ses films chez Wildside. Et bien figurez-vous qu’ils m'ont tellement plu que j'avais envie d'en dire quelques mots rapides, même s'il ne s'agit plus d'une actu toute fraîche.

 

Commençons avec L'été du démon (Kichiku, 1978), film qui remportera en 1979 les récompenses de meilleur réalisateur et de meilleur acteur (pour Ken Ogata) lors de l'équivalent japonais de nos Césars.

Kikuyo élève seule depuis sept ans  les trois enfants qu'elle a eu en secret avec son amant Sokichi, homme marié et imprimeur de son état. Lorsque celui-ci n'est plus en mesure de lui verser chaque mois une pension, Kikuyo se rend à son domicile et lui abandonne les enfants avant de disparaître. 

Ne vous fiez ni au synopsys, ni au titre du film; ils sont tous les deux trompeurs.

En lisant le premier, on pourrait s'attendre à une comédie dramatique classique, dans laquelle l'épouse cocufiée et les enfants vont être rivaux, avant de se découvrir, d'apprendre à s'aimer et de former une nouvelle famille (final avec des violons, on verse une petite larme d'émotion, la vie est belle). Que nenni! Nomura choisit ici une approche inédite, inattendue de cette relation, beaucoup plus brutale, beaucoup plus cruelle et pessimiste, mais aussi totalement réaliste.

Quant au titre français du film, il pourrait laisser penser qu’il est ici question de surnaturel, voire d’horreur. Et là encore, que nenni ! Pas au sens "sanglant" du terme en tout cas. Mais une autre horreur, encore plus terrifiante, est présente: une horreur bien réelle, ancrée dans le quotidien, une horreur "domestique", dans le traitement que le couple, en particulier la femme trompée, réserve aux enfants.

Pour autant, cette horreur n’est pas visuelle, ne vous attendez pas à des scènes choc. « L'été du démon » est avant tout un film d'ambiance.

Dès le début, le malaise est installé par une scène en plan large et fixe, dans laquelle la maîtresse raconte à la femme trompée son aventure avec son mari, en présence de celui-ci. Le spectateur (un peu voyeur) ressent une impression de malaise devant cette situation étrange et surréaliste, où une femme en regarde une autre droit dans les yeux pour lui raconter le plus calmement du monde comment elle est depuis plus de sept ans la victime d'une trahison au long cours. Rien que ça. Et sous les yeux du mari s’il vous plaît. L’atmosphère pesante ainsi créée est renforcée d’une part par le décor exigu de l’imprimerie où se déroule la majorité du film, d’autre part par la canicule sévissant durant tout le métrage ; les personnages, en sueur, semblant toujours oppressés.

Cette scène clef sert aussi à nous présenter la réaction de chacun des trois personnages, et ainsi leur principal trait de caractère: une maîtresse cruelle et revancharde, une épouse humiliée (ce qui la poussera à devenir à son tour cruelle et revancharde), un mari faible et honteux.

Par la suite, toute l'ambiance du film résidera dans les non dits, l'atmosphère de danger, la menance qui psèsera perpétuellement sur les enfants. Tout le propos du film est en effet de montrer leur fragilité face au monde et aux décisions des adultes.

Dans la première partie du métrage, ils ne sont jamais filmés comme l'élément central d'une scène, mais toujours dans leur rapport, voire leur dépendance, à l'adulte. C'est toujours ce dernier qui est sur le devant de la scène, tandis que les enfants sont là sans être là. Ils n'apparaissent pas vraiment comme des personnages à part entière, mais plus comme un attribut rattaché à tel ou tel personnage d'adulte. Cela est flagrant dans la scène évoquée précédemment: tandis qu'au premier plan, les adultes discutent, les enfants jouent au second, sans intervenir dans l'action, quand bien même il n'est question que d'eux. Ils sont à la fois l'objet du problème et de la convoitise, et bien qu'ils soient innocents et gentils, ils apparaissent comme un fardeau pour les adultes, et donc constamment menacés.

Les premières scènes centrées sur les enfants, (et donc d’où sont absents les adultes) ne servent qu’à souligner leur abandon, leur fragilité et leur tristesse. Une image symbolique revient d’ailleurs de façon récurrente : celle où un miroir de fête foraine renvoie d’eux une image déformée, comme pour illustrer la menace qui pèse sur eux, comme si ce qu’ils allaient vivre pourraient marquer à jamais des êtres si malléables, si fragiles.

Ainsi donc, les petits ne nous apparaissent que de deux façons : fardeau, ou victime.

Et qui dit victime dit bourreau. Ce rôle est bien sûr tenu par l’épouse trompée. Celle-ci incarne plus que tout autre le démon du titre. Ou plus exactement, elle est en proie à ce démon : le démon de la jalousie, de l’orgueil blessé, le démon de la lâcheté, qui pousse un adulte à s’en prendre à un enfant.

Les rapports des orphelins avec elle sont ainsi tout bonnement terrifiants car elle apparaît constamment menaçante, voire diabolique, songeant au meilleur moyen de se débarrasser d’eux. La musique, inquiétante, est d’une grande efficacité ; dès que le spectateur l’entend, il sait que les enfants sont en danger. L’attente de ce qu’il va découvrir, du sort de ces enfants innocents, est ainsi rendue encore plus stressante. Cette musique contraste avec celle, enfantine, que l’on trouve dans les scènes centrées sur les enfants, et qui vient renforcer l’impression que ceux-ci vivent dans une bulle, un monde différent de celui des adultes, dont ces derniers ne possèdent pas la clef.

Mais, après nous avoir présentés les enfants comme innocents et victimes des adultes, Nomura va nous surprendre à nouveau, en inversant les rôles. Le plus âgés des trois va progressivement refuser sa condition de victime en faisant preuve de ressources insoupçonnées. Un face à face avec le père, mêlant tendresse et méfiance, va alors s’installer sans que l’on ne sache jamais comment interpréter l’attitude du jeune garçon : innocence ou machiavélisme. 

Cette réaction de l’enfance, ce désir de prendre en charge son destin, de ne plus être soumis aux adultes, est la seule touche d’optimisme du film. Nomura place ses espoirs en ce jeune garçon, tandis qu’il nous présente les adultes comme égoïstes, cruels, mauvais, calculateurs, soit par orgueil (l’épouse bafouée) soit par lâcheté (le mari). En effet, ce dernier aime sincèrement ses enfants, et malgré cela, totalement soumis à sa femme, il va commettre l’irréparable. Loin de lui accorder des circonstances atténuantes, cela ne rend son geste que plus méprisable.

L’espoir placé en l’enfant est cependant éphémère, puisque celui-ci va inévitablement devenir adulte (si si, c’est comme ça, c’est la nature), et en grandissant, être corrompu par le monde qui l’entoure. La scène où le père raconte comment il a lui-même été victime des agissements de son oncle dans son enfance est à ce titre très explicite. L’adulte et l’enfant nous apparaissant à ce moment comme une même personne, à deux moment de sa vie, l’une encore innocente (ou qui l’a été) l’autre corrompue (ou qui va le devenir).

Le pessimisme de Nomura est renforcé lors de la dernière partie du film : une escapade du père et de son fils en bord de mer. Le but initial de celle-ci est de se débarrasser du petit, mais le spectateur, trompé par ce changement de décor (on quitte la ville, l’imprimerie étroite et la canicule pour de vastes paysages de littoral battu par les vents) et par la journée idyllique que passe les deux personnages, va se prendre à croire que le mari va réussir à se défaire de l’influence de sa femme, et épargner l’enfant. Sa tentative d’acte meurtrier, finalement inévitable au regard de ce qui précède, n’en est que plus choquante.

Le film se clôt sur une scène déchirante où l’enfant, ayant survécu, affirme à la police que l’homme qu’il a en face de lui n’est pas son père. Le regard dur et déterminé du garçon contraste avec celui, implorant et chargé de remords, du père. Cet acte du fils peut être interprété de plusieurs façons. En reniant son père, on peut penser qu’il se libère de la menace que représente celui-ci, ce qui peut laisser espérer qu’il va pouvoir vivre une vie meilleure. On peut aussi y voir une punition qu’il inflige à celui-ci pour le traitement qu’il lui a réservé. Mais on peut également y voir une façon d’épargner son père, puisque en se défaisant de lui, il apporte une solution au problème que lui même représentait.

Quoiqu'il en soit ce final est à nouveau trompeur. Certes, l’enfant se libère de la menace des adultes (pour un temps), mais pour se faire, il est obligé de prendre une décision cruelle, difficile et irrémédiable. En bref, le genre de décision qui vous fait faire un pas de plus vers l’âge adulte…et l’on a vu que Nomura ne tenait pas ce monde en haute estime. 

L’été du démon est donc un film à la fois dur et émouvant, ainsi qu’une magnifique description de l’enfance, quand bien même celle-ci adopte un point de vue très pessimiste. Nomura choisit dès le début un traitement surprenant du sujet, et joue avec son spectateur en effectuant des retournements de situation, ou en lui laissant l’espoir d’un retournement de situation. Cet espoir se retrouvera systématiquement trahi, rendant le message du film encore plus douloureux à accepter.

Oh, j’oubliais, « l’été du démon » est adapté d’un roman de Seicho Matsumoto, souvent qualifié de « Simenon japonais », et dont Yoshitaro Nomura fût en quelque sorte l’adaptateur officiel, puisqu’ils ont collaboré ensemble sur huit films. Et parmi ces huit films, on trouve Le vase de sable (Suna no utsuwa, 1974) dont j’essaierai de parler bientôt. Si c’est pas de la transition ça…

 

Edit: Coincidence, je poste cet article au moment où le cycle cinéma japonais lancé par Wildgrounds bât son plein! Merci donc à Michael d'avoir ajouté ma modeste contribution à tous ces passionants articles!

Plus d'infos sur le cycle ici: http://wildgrounds.com/

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Le Johnnie To nouveau est arrivé  posté le samedi 17 mai 2008 02:44

Blog de bilouff : Snakes on a blog - le cinéma qui mord, Le Johnnie To nouveau est arrivé

Début mars, Johnnie To était l’invité de l’Institut Lumière à Lyon, quelques jours après avoir été reçu à la Cinémathèque Française. Ceux qui ont eu la chance d’assister à cet événement ont découvert un artiste chaleureux, humble, ouvert et disponible, dont le nom est à présent inscrit sur fond doré rue du Premier Film, aux côtés des plus grands réalisateurs ayant visité l’Institut. Une nouvelle preuve de la reconnaissance de son talent, après les sélections de « Election » à Cannes en 2005, de « Exilé » et « Mad detective » à Venise en 2006 et 2007, et de son petit dernier « The Sparrow » (à moins que le bonhomme, pour qui le terme productif est un euphémisme, n’ait achevé un nouveau film le temps que je termine cette phrase) à Berlin cette année.  

Avec prés de 50 films au compteur, le système To est bien rôdé : au sein de sa société de production Milkyway, il alterne œuvres commerciales et œuvres artistiquement plus ambitieuses, les premières, souvent réservées au marché local, permettant de financer les secondes, distribuées en occident. Ne connaissant moi-même que très peu sa filmographie pré "The Mission", c'est dans la peau du spectateur français moyen, c'est à dire en considérant ses oeuvres distribuées chez nous, que je me pencherai sur ses dernières réalisations.

To s’est fait connaître en France pour ses films de gangsters, et depuis « The Mission », ceux-ci ont montré une grande cohérence, aussi bien thématique que dans le style. Sens du sacrifice, mise en lumière de HK, tendance à l’absurde et à la dérision, utilisation des médias, multitude de personnages, tours de force technique donnant lieu à des scènes d’une incroyable virtuosité, sont autant d’éléments caractéristiques de ses films. Des caractéristiques tellement présentes qu’au fil du temps, et notamment à la sortie d’ « Exilé », certains ont trouvé que le cinéaste commençait à tourner en rond, quand bien même les prouesses visuelles étaient toujours aussi impressionnantes.

Or, avec le recul, « Exilé » pourrait bien s’avérer être un film charnière dans la carrière de Johnnie To, celui par lequel il clôt son « cycle » films de gangsters, ou tout du moins, marque une pause dans celui-ci.. Il n’est en effet pas inexact de dire qu'"Exilé" est un condensé du style et des thèmes chers au réalisateur, et pourrait ainsi être vu comme une sorte d’inventaire. En ce sens, il n’est pas anodin d’y retrouver tous ses acteurs fétiches, ni que le film soit une suite officieuse de « The Mission », son film emblématique en occident. Si l’on en regarde de plus prés le contenu, et en mettant en parallèle la situation du cinéaste avec celle de ses protagonistes, d’autres indices nous annonçaient qu’une page allait se tourner. En effet, les héros d’ « Exilé » se retrouvent pour une dernière mission, et lorsque les choses tournent mal, ils savent immédiatement qu’ils sont en sursis et que la fin est proche. De même, « Exilé » serait-il la dernière « mission » de To ? Les références à Leone, Peckinpah, et au western en général y sont nombreuses. Là aussi, le choix de faire un western déguisé, soit un genre dont l’âge d’or est derrière lui et qui est aujourd’hui moribond, est-il une coïncidence, ou faut-il y voir un symbole ? D’autres éléments pouvaient nous mettre la puce à l’oreille : en plaçant ses personnages dans des situations on ne peut plus triviales, en tournant même parfois en dérision la figure emblématique du gangster, To semblait brocarder gentiment le genre « polar HK », et surtout son propre cinéma. Comme s’il était conscient d’être arrivé à la fin de sa démarche, et de risquer de sombrer dans la caricature en persistant dans ce genre, il prend du recul par rapport à son oeuvre. C’est ici que la filiation avec  « The Mission » prend toute son importance : le film était un polar HK pur jus, et le fait qu’ « Exilé » y fasse constamment écho donne plus d’impact à la distanciation opérée. C’est une suite, mais sans en être une ; To poursuit son exploration de l’univers des gangsters, tout en y mettant un terme, au moins provisoire.

 

Comme il l’a dit lui même lors de son passage à Lyon, le réalisateur ne sait pas de quoi sera fait son prochain film, ni quelle orientation va prendre sa carrière. Toujours est-il que, comme pour confirmer l’impression laissée par « Exilé », ses deux derniers films distribués en France marquent un changement par rapport à ce à quoi il nous avait habitué.

« Mad Detective » est en effet un thriller psychologique teinté de paranormal. L’inspecteur Ho planche sur une affaire de meurtres faisant intervenir l’arme d’un policier disparu. Dépassé, il demande l’aide de son ancien supérieur pour résoudre cette enquête épineuse. Ce dernier, considéré comme fou par la plupart de ses collègues, possède le don de distinguer les différentes personnalités tapies en chacun de nous. Entraîné dans une enquête à la frontière du fantastique, Ho va voir ses certitudes ébranlées…

To réussit à dépasser ce postulat de base somme toute classique en installant une ambiance crasseuse, dérangeante, inquiétante, où se mêlent réalité et apparences, normal et paranormal, jusqu’à ce que le spectateur soit lui aussi désorienté par cette enquête qui est également une incursion dans l’esprit des différents protagonistes.

Le réalisateur aime les histoires mettant en scène des protagonistes multiples, il aime étudier les interactions entre eux, et la scène confrontant dans un même espace ces nombreux personnages, avec points de vue multiples et une tension générale alimentée par la somme des tensions individuelles, est un incontournable de sa filmographie récente (le centre commercial dans "The mission", la scène finale de "PTU", la scène dans le petit parc au début de "Exilé", celle dans le restaurant à la fin de "Triangle"). De « The Mission » à « Triangle », il aura montré qu’il était un réalisateur de « l’extérieur ». Il aime avoir de l'espace et profiter de celui-ci, et même dans les scènes d'intérieur, sa réalisation confère une certaine ampleur à l'action. De même, il s'intéresse aux interactions entre les personnages au sein du groupe, aux rapports entre l’individu et son environnement, donc à ce qui lui est extérieur.

Or « Mad detective » est un film entièrement tourné vers « l’intérieur », vers l’individu, et vers la confrontation de celui-ci, non avec autrui, mais avec ses propres démons. Deux scènes, l’une où le mad detective se fait enfermer dans une valise, l’autre où il se fait enterrer, illustrent bien ce propos. Cette idée de pénétrer à l’intérieur de l’esprit des personnages est une des clefs du film, mais aussi le pivot autour duquel s’articule l’évolution du style de To. Ainsi, si « Mad Detective » marque bien une rupture thématique, le spectateur y retrouve cependant certaines caractéristiques de la réalisation de Johnnie To (notamment les jeux de lumière qui viennent souligner l’ambivalence des apparences). Mais ces caractéristiques évoluent elles aussi, pour s’adapter au sujet traité. Le réalisateur va résoudre de façon finalement logique l’apparente contradiction entre, d’un côté, un style « ouvert », qui requiert de l’espace, et de l’autre côté, une thématique de « l’intérieur ». En effet, quelle meilleure façon de concilier les deux aspects, mais aussi d’évoluer dans la continuité, que de placer sa multitude de personnages dans la tête d’un même protagoniste ! To conserve ainsi des situations qu’il affectionne, tout en se permettant d’explorer un contexte différent. On retrouve le style To, mais adapté à ce passage « à l’intérieur » : une réalisation beaucoup plus sobre, moins ample, comme confinée. Hong-Kong apparaît même « étriquée » : de petites rues sombres, désertes, inquiétantes…rien à voir avec le Hong-Kong de « PTU » par exemple ! Une autre scène, symptomatique de cette évolution, renvoie d’ailleurs à « PTU » : celle où l’on suit la police dans une cage d’escalier, tandis qu’elle investit la planque d’un suspect. Alors que dans « PTU », une scène semblable donnait lieu à un grand moment d’héroïsme outrancier, la réalisation est ici on ne peut plus minimaliste. La plupart des scènes se passent d’ailleurs en intérieur, voire même dans des espaces très restreints, ce qui, couplé à la présence de personnages multiples, donne parfois l’impression d’être à l’étroit (une scène plaçant rien moins que 9 personnages dans les toilettes d’un restaurant, et surtout la scène finale où l’impression d’étroitesse est renforcée par la présence de miroirs). Encore un changement notable après les paysages ouverts de « Exilé » et « Triangle », ou les larges avenues de « PTU ».

 

Avec « The Sparrow », le changement est encore plus conséquent. L’histoire est celle d’un groupe de quatre pickpockets, qui vont tous se laisser séduire par la même femme, laquelle va leur demander de dérober quelque chose de vitale pour elle.

La magnifique scène d’ouverture ne laisse aucun doute, ce To va surprendre son public occidental : on y voit Simon Yam, dansant et sifflotant, dans une atmosphère très 50’s. Et en effet, cette fois, les références du maître ne sont ni Melville, ni Leone, mais… « les parapluies de Cherbourg » ! « The sparrow », incroyable condensé de légèreté et de bonne humeur, est une comédie intelligente, élégante et poétique, qui lorgne du côté de la comédie musicale et même du ballet, avec des scènes très chorégraphiées et une musique omniprésente (par le français Xavier Jamaux, déjà à ce poste sur « Mad detective ») qui participe à la narration. L’atmosphère, qui évoque parfois les films hollywoodiens des années 40 – 50 et leurs femmes fatales, est empreinte de nostalgie, et c’est sous ce nouvel angle qu’une fois encore, To nous fait (re)découvrir Hong-Kong.

Par rapport à la filmographie récente de To, le changement majeur dans « The sparrow » est le ton du film. Contrairement à « Mad detective », où l’évolution paraît plus réfléchie et dans la continuité de ce qui précédait, ce film semble plus être un moment de détente, un plaisir que s’accorde le réalisateur. Mais qu’on en s’y trompe pas, il s’agit bien d’un film de Johnnie To (et encore un film de groupe !), et en génie de la forme, il nous prouve ici que sa créativité demeure intacte en dehors du cadre du polar. Pour preuve : le ballet de parapluies qui clôt le film, magnifique visuellement et impressionnante techniquement.

 

Reste à présent à savoir quelle direction va prendre le réalisateur, et s’il choisira de continuer à nous surprendre, ou de revenir vers des choses plus habituelles pour lui. Les dernières rumeurs sur ses projets font état d’un remake du « Samouraï » de Melville, et d’un développement de l’univers de PTU à travers 5 films (4 pour la vidéo, 1 pour le cinéma). Un retour au To que l’on connaît en France donc. Mais après avoir brillamment prouvé qu’il n’était enfermé ni dans un style, ni dans un genre, c’est peu dire que l’on a hâte de découvrir le traitement que le réalisateur réservera à ses nouveaux films.

 

The sparrow sortira le 4 Juin 2008

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